Orphelin à cinq ans d’un père artiste peintre, Charles Gounod fut élevé par sa mère, qui l’initia à la musique avant de le confier au célèbre Antoine Reicha. Après avoir poursuivi des études classiques, couronnées par un baccalauréat de philosophie, il entra au Conservatoire en 1836 pour y suivre l’enseignement d’Halévy (contrepoint), Lesueur et Paer (composition), jusqu’à l’obtention d’un premier prix de Rome en 1839. S’il envisagea un temps d’entrer dans les ordres, témoignant d’une réelle dévotion dont naîtra un imposant corpus religieux, sa passion pour le théâtre l’emporta finalement. Sa première tentative, Sapho (1851), ne fut certes qu’un demi-succès, mais elle lui permit de recevoir, l’année suivante, la commande d’une musique de scène pour la Comédie-Française : Ulysse. Suivront bientôt La Nonne sanglante (1855), Le Médecin malgré lui (1858) et surtout Faust (1859), chef-d’œuvre incontesté de l’art français. Aucun de ses autres ouvrages, hormis peut-être Roméo et Juliette (1867), n’égalera par la suite le succès et la postérité de cet opéra inspiré du drame goethéen. Se succéderont néanmoins, avec des fortunes diverses, La Colombe et Philémon et Baucis (1860), La Reine de Saba (1862), Mireille (1864), Cinq-Mars (1877), Polyeucte (1878) et Le Tribut de Zamora (1881). Célébré comme une authentique gloire nationale, élu à l’Institut en 1866, Gounod marqua son époque de sa sensibilité particulière et de son impressionnant catalogue, largement dominé par la voix, malgré d’importantes incursions dans le domaine orchestral et dans la musique de chambre.
Reynaldo Hahn est sans doute le compositeur le plus éclectique de sa génération. Il convient aujourd’hui de ne plus le voir seulement à travers quelques références (les mélodies, Ciboulette) et la société brillante et mondaine à laquelle il a appartenu qui sont autant d’écrans à une oeuvre à la fois considérable et variée (plus de 200 opus). Le théâtre lyrique sous toutes ses formes (opéras, opérettes, comédies musicales) et la mélodie forment les deux axes principaux de ce catalogue, mais il ne s’y limite pas et d’autres genres y sont largement représentés (oratorios, choeurs, ballets, musiques de scène, oeuvres orchestrales et concertantes, musique de chambre, musique pour piano…). Il faut également prendre en compte l’ensemble des facettes de ce musicien, tout autant littérateur que critique musical, conférencier, chanteur de salon devenu expert en matière vocale, chef d’orchestre et directeur de théâtre. Le chantier qui s’ouvre ici a donc pour vocation première d’élargir la perspective selon laquelle est considérée l’oeuvre de Hahn. Pour cela, l’organisation d’un colloque – le premier consacré à ce compositeur – permettra d’apporter un nouvel éclairage sur sa musique et son parcours ; il donnera lieu à la publication d’un ouvrage de référence sur le sujet. Par la suite, d’autres projets éditoriaux pourront être envisagés : réédition critique d’oeuvres de Hahn, édition choisie de sa critique musicale ou de sa correspondance.
Orphelin de père tout comme Charles Gounod, Saint-Saëns fut élevé par sa mère et sa grand-tante. C’est cette dernière qui l’initia au piano, avant qu’il ne soit confié à Stamaty puis Maleden. Extraordinairement précoce, il f it sa première apparition en concert dès 1846. Deux ans plus tard, on le retrouve au Conservatoire dans les classes de Benoist (orgue) puis de Halévy (composition). S’il échoua à deux reprises au concours de Rome, l’ensemble de sa carrière fut néanmoins ponctuée d’une foule de récompenses, ainsi que de divers postes institutionnels, dont une élection à l’Académie en 1878. Virtuose, titulaire des orgues de la Madeleine (1857-1877), il impressionna ses contemporains. Compositeur fécond et cultivé, il oeuvra à la réhabilitation des maîtres du passé, participant à des éditions de Gluck et de Rameau. Éclectique, il défendit aussi bien Wagner que Schumann. Pédagogue, il compta parmi ses élèves Gigout, Fauré ou Messager. Critique, il signa de nombreux articles témoignant d’un esprit fort et lucide, quoique très attaché aux principes de l’académisme. C’est ce même esprit, indépendant et volontaire, qui le poussa à fonder, en 1871, la Société nationale de musique, puis à en démissionner en 1886. Admiré pour ses oeuvres orchestrales empreintes d’une rigueur toute classique dans un style non dénué d’audaces (5 concertos pour piano, 5 symphonies dont la dernière avec orgue, 4 poèmes symphoniques, dont la célèbre Danse macabre), il connut une renommée internationale, notamment grâce à ses opéras Samson et Dalila (1877) et Henry VIII (1883).
Élève de Théodore Dubois et d’Alexandre Guilmant, proche de Saint-Saëns dont il bénéficia des conseils, Fernand de La Tombelle mena une double carrière de compositeur et d’interprète virtuose, aussi bien comme pianiste que comme organiste. Doté d’un tempérament sans prétention révolutionnaire mais bien trempé et farouchement indépendant, La Tombelle constitue une figure attachante et intéressante à plus d’un titre. S’il fut amené à côtoyer des artistes dont la postérité a davantage retenu le nom, tels Grieg, Gounod, d’Indy ou Massenet (dont il fut très proche), il laisse une oeuvre considérable, protéiforme, stylistiquement éclectique voire atypique, qui mérite d’être reconsidérée non seulement pour ses propres mérites, mais aussi parce qu’elle illustre une forme d’activité sociale et artistique en France au tournant des xixe et xxe siècles. Son catalogue, qui embrasse tous les genres (mélodies, musique de chambre, pièces d’orgue, oeuvres chorales religieuses ou profanes, pages orchestrales ou pianistiques, musiques de scène accompagnées ou non de fantaisies lumineuses, etc.), se complète en effet de photographies, dessins, peintures, écrits – théoriques ou littéraires – et ouvrages touchant à l’astronomie ou à l’art culinaire. L’ensemble constitue, en définitive, le fruit du travail d’un artiste doué et possédant une culture générale remarquable, digne d’un honnête homme qui oeuvra aussi beaucoup en faveur de l’éducation musicale des milieux populaires.
Compositeur à la carrière exceptionnelle, François-Adrien Boieldieu est l’un des fleurons du théâtre lyrique français du XIXe siècle. La réhabilitation de Boieldieu s’inscrit dans des problématiques et des méthodes de la musicologie la plus récente : l’étude de la circulation, de l’édition et de la réception de la musique, ainsi que de l’évolution du goût en Europe, et ce dans différents espaces de représentation. Cette étude concerne également l’évolution des pratiques orchestrales dans les lieux de production européens et celle du marché de la musique. L’itinéraire de Boieldieu est par ailleurs l’occasion d’observer les changements du statut de musicien entre périodes classique et romantique : à la fois interprète, compositeur, éditeur, professeur, organisateur, l’artiste participe activement à modifier les formes d’organisation du spectacle. Circulation et réception suggèrent alors une réflexion croisée entre la constitution de chronologies événementielles (permettant de mesurer au jour le jour les trajets des œuvres de Boieldieu), la localisation systématique des sources musicales manuscrites et éditées, la valorisation scientifique, l’édition critique et la production lyrique contemporaine.
Gustave Charpentier est l’un des compositeurs les plus originaux de la fin du XIXe siècle. Il est difficile de comprendre sa production musicale, notamment Le Couronnement de la Muse (1897) et Louise (1900), sans analyser le milieu social et politique dont ses œuvres sont issues. Le projet dramaturgique, chez Charpentier, est l’explicitation de son projet social, dont la réalisation concrète sera la fondation de la Chambre syndicale des artistes musiciens de Paris (1901) et le Conservatoire populaire de Mimi Pinson (1902). Le succès de Louise a occulté, dès sa création, la production d’un compositeur qui a toujours voulu garder un contact direct avec le peuple. La publication de ses Mémoires, inédits jusqu’à aujourd’hui, forme la première étape éditoriale du chantier conçu par le Palazzetto Bru Zane sous la direction de Michela Niccolai. Il s’agit d’un document kaléidoscopique, à la fois souvenirs du musicien et source d’inestimable valeur pour reconstituer le monde musicale parisien à la fin du XIXe siècle, à une époque où se superposent « musique savante » et spectacles de cabaret… À travers la prose de Gustave Charpentier, c’est un univers entier qui se dévoile, celui où l’histoire de la musique et l’histoire sociale laissent apparaître l’image de contradictions oubliées qui animaient la période « fin-de-siècle » en France.
Portrait de Jean Cras (collection particulière)
Figure oubliée, marginalisée par son engagement et sa brillante
carrière dans la marine nationale, Jean Cras a pourtant laissé un œuvre
important par sa variété et sa qualité. Après le soutien à l’édition
discographique d’un volume consacré à la musique de chambre (Trio avec piano, Sonate pour violoncelle, Largo pour violoncelle), paru chez Timpani en août 2008, le Palazzetto Bru Zane prépare l’édition de plusieurs pièces inédites du compositeur (Sonate pour violon et piano, Sonate pour alto et piano, motets, Messe a capella, etc.) ainsi que de la correspondance entre Jean Cras et Henri Duparc, présentée et annotée par Stéphane Topakian.
Portrait de Théodore Dubois (collection particulière)
Théodore Dubois vécut les grandes heures du romantisme français puis ses remises en question et sa disparition dans le premier tiers du XXe siècle. Compositeur, pédagogue, théoricien, il fut également maître de chapelle à la Madeleine, membre de l’Institut et directeur du Conservatoire de Paris. À ce titre, ses œuvres et ses écrits offrent un témoignage complet et varié de la vie musicale française au temps d’Ambroise Thomas, Camille Saint-Saëns et jusqu’à Debussy. Après la publication des Souvenirs de ma vie par Christine Collette-Kléo (2009) et le soutien à l’enregistrement discographique des Sonate pour violon et Sonate pour piano (Ligia digital, 2009), le Palazzetto Bru Zane accompagne désormais au concert la réhabilitation de ce musicien, en partenariat avec l’association Théodore Dubois. En 2009-2010 sont programmés le Trio n°1, la Sonate pour piano et le Concerto pour piano n°2.
Lucien Durosoir à l'âge de 26 ans
Virtuose du violon acclamé en Europe avant 1914, compositeur retiré du monde après 1918, longtemps demeuré dans l’ombre du seul fait de son refus de publier ses œuvres, Lucien Durosoir réapparaît aujourd’hui à travers l’édition de ses 41 opus composés entre 1919 et 1937. Sa dualité s’inscrit ainsi de part et d’autre de la Grande Guerre qui devient axe de vie. Avant, le jeune homme enthousiaste, pénétré de romantisme : celui qui a marqué sa formation et fondé son répertoire de violoniste, ses lectures poétiques, sa culture allemande. Après, l’homme qui ne pourra plus oublier l’horreur et la barbarie, et qui, loin des enthousiasmes littéraires qui marquaient sa jeunesse, ne reconnaîtra plus dans la vie qu’un combat lucide et opiniâtre contre l’adversité.
Le chantier retenu par le Palazzetto se donne pour mission principale de réaliser l’inventaire et l’exploitation scientifique du fonds documentaire d’une grande richesse conservé dans les archives familiales : lettres de musiciens ou de leur correspondants (Caplet, Durosoir, Maréchal, Cloëz, Delmas Boussagol, Thibaut, Casals, Nadia Boulanger…), programmes de concerts (1895-1914), esquisses, manuscrits musique de chambre et symphoniques de Lucien Durosoir, inédits d’André Caplet, photographies, dessins et documents divers référant à ces musiciens, à leur vie, leur expérience de guerre et leurs œuvres, etc.
Il convient enfin d’avoir une réflexion sur la place qu’on doit aujourd’hui attribuer à Lucien Durosoir compositeur ; réflexion à compléter par la mise en place d’un chantier éditorial :
éditions littéraire et discographique, ouvrages collectifs, articles de colloques, etc.
Portrait de Maurice Emmanuel (collection particulière)
Figure majeure de la musique française au début du XXe siècle, Maurice Emmanuel s’est illustré non seulement par de grands travaux scientifiques, mais aussi par une œuvre musicale singulière. Son étude de l’art antique sous ses trois formes (poésie, musique, danse), ses recherches sur le langage musical occidental et son évolution, ses ouvrages d’analyse, ses cours et ses innombrables conférences ont exercé une influence durable sur plusieurs générations de musiciens et de penseurs. Ces écrits forment le pendant de compositions originales qui, quoique peu nombreuses, ont été saluées entre autres par Messiaen et Dutilleux. L’ensemble de ces ouvrages théoriques et artistiques constitue un témoignage important de ce que fut l’art français entre 1890 et 1940. Grâce au Palazzetto Bru Zane, un vaste projet d’édition a été entrepris, qui comprendra la publication d’une grande partie de la correspondance, largement inédite, de Maurice Emmanuel. Parallèlement, les écrits du musicien feront eux aussi l’objet d’une édition permettant de regrouper pour la première fois ces textes, jusqu’à présent disséminés dans un grand nombre de revues ou conservés dans les archives familiales.
Louis-Ferdinand Hérold apparaît comme l’un des compositeurs français les plus emblématiques du premier romantisme. Si son nom et celui de quelques-uns de ses ouvrages lyriques (Zampa et Le Pré aux clercs) sont encore relativement connus de nos jours, aucun travail systématique n’a été mené afin de mettre en lumière son originalité et son importance. C’est pourquoi le Palazzetto Bru Zane a choisi de consacrer l’un de ses premiers livres à la correspondance d’Hérold et à ses séjours en Italie, et de lancer l’édition intégrale de ses œuvres pour orchestre (ouvertures, symphonies, concertos). Sa musique de chambre et sa musique pour piano, tout aussi intéressantes, figurent régulièrement au programme des concerts de la saison 2009-2010. Un projet d’enregistrement des quatre concertos pour piano est également en cours de réalisation.
Portrait de George Onslow (collection particulière)
Figure atypique, partagée entre une renommée internationale et une sédentarité auvergnate, entre un nom anglais, une nationalité française et un goût profondément germanique, George Onslow fut considéré de son vivant comme le « Beethoven français ». Passé maître dans l’art du quatuor et du quintette à cordes, auteur de plusieurs trios et sonates avec piano, il s’essaya également à trois reprises au genre incontournable de l’opéra. Aujourd’hui oublié, peut-être en raison de la difficulté de ses ouvrages, Onslow demeure pourtant l’une des grandes figures du romantisme français, dont l’originalité n’a eu d’égale – à son époque – que celle de Berlioz et d’Alkan. Le Palazzetto Bru Zane initie l’édition moderne de sa musique (Quatuor op. 50, ouverture du Colporteur, Symphonie n°1, etc.) en même temps qu’il a soutenu l’enregistrement discographique des Quatuors opus 54, 55 et 56 (Naïve/Quatuor Diotima) et de l’opus 60 (Ligia/Le Salon romantique) : une transcription originale pour quatuor à cordes de Guise ou les États de Blois, opéra composé par Onslow en 1835. Plusieurs ouvrages de cet auteur sont également programmés dans la saison 2009-2010 du Palazzetto. Un collectif d’auteurs, dirigé par Viviane Niaux (George Onslow, un romantique entre France et Allemagne) et paru en juillet 2010, complète ce premier ensemble éditorial.
Si le nom de Gabriel Pierné résonne familièrement à l'oreille de nombreux mélomanes, force est de constater que l'ampleur et la variété exceptionnelles de ses activités restent aujourd'hui encore mal connues ou sous-estimées. Chef d'orchestre, compositeur, pianiste virtuose et organiste, membre de l'Académie des beaux-arts, il fut sans conteste l'un des personnages-clés de la musique en France dans le premier tiers du XXe siècle, témoignant dans l’ensemble de son œuvre d’un fascinant compromis entre la tradition académique et les avancées les plus progressistes de l'art. Il est temps de redécouvrir les multiples facettes de cette figure aussi fondamentale qu'attachante, par l'inventaire et l'exploitation scientifique des nombreux documents d'archives – privés ou publics – aujourd'hui disponibles, par le catalogage systématique de son œuvre de compositeur, et par une réflexion quant à la place qu'on doit aujourd'hui lui attribuer. Cette réflexion sera ensuite relayée par la mise en place d'un chantier éditorial (éditions critiques, ouvrages collectifs ou individuels, actes de colloque) et discographique dont les premiers jalons furent récemment posés par les éditions Symétrie (Correspondance romaine, réunie par Cyril Bongers) et le label discographique Timpani (premiers enregistrements de l'intégrale de la musique de chambre, de l'opéra Sophie Arnould, et de son œuvre pour orchestre).

