En France, l’aventure du piano romantique débute sous l’impulsion conjointe de la facture instrumentale et de la virtuosité naissante. Dès l’Empire, Pleyel et Érard rivalisent d’ingéniosité pour mettre au point des pianofortes de plus en plus subtils et sonores. Simultanément, l’émancipation du vedettariat, au sens moderne du terme, isole le virtuose de la masse des interprètes. Qui, plus que le pianiste, peut alors prétendre incarner le nouveau héros romantique, tantôt agité d’actions engagées, tantôt replié dans un isolement mélancolique ? Le répertoire pianistique se ressent de cette dualité : au moment où fleurissent les pièces intimistes – « nocturne », « ballade » et « fantaisie » – le concerto pour piano adopte des tournures de plus en plus imposantes, improbables même, propres à satisfaire les attentes d’un public pour qui le « spectaculaire » doit être permanent. Entre ces deux genres, l’un de salon, l’autre de concert, le rôle du piano devient omniprésent dans la musique de chambre, la mélodie… et jusque sur la scène de l’opéra où il est utilisé à maintes occasions. Non content de posséder un immense répertoire propre, l’instrument se fait tout aussi bien transcripteur et arrangeur. Dans les innombrables fantaisies sur des thèmes célèbres, le virtuose ajoute aux mélodies connues des guirlandes de fioritures destinées à éblouir. Inversement, le piano romantique ne craint pas de se substituer à un orchestre tout entier et la Symphonie fantastique de Berlioz réduite par Liszt pour piano seul n’est pas moins spectaculaire que les grandes paraphrases de Thalberg. Si l’école allemande, de Beethoven à Brahms, passe pour l’expression la plus aboutie du romantisme pianistique, c’est qu’on méconnaît encore l’œuvre pionnière de Français comme Hérold ou Alkan. Il n’est, pour s’en persuader, qu’à se laisser surprendre par ces musiques et celles, plus tardives, de Castillon, Saint-Saëns, Fauré, Dubois et beaucoup d’autres.