Cycle
Antoine Reicha (1770-1836), musicien cosmopolite et visionnaire

Professeur de Liszt, Berlioz,
Gounod et Franck, Reicha
fut l'un des grands importateurs
du classicisme viennois
dans le Paris de la Restauration.

Après la redécouverte d’œuvres d’Étienne-Nicolas Méhul et de Charles-Simon Catel, le Palazzetto Bru Zane poursuit son exploration des premières décennies du XIXe siècle en s’intéressant cette fois à Antoine Reicha. Compositeur tchèque naturalisé français en 1829, il côtoya Beethoven et Haydn avant de gagner la capitale française sous l’Empire. De son immense corpus de musique de chambre, seuls subsistent au répertoire ses quintettes à vent, pionniers dans leur genre. Mais la qualité du reste de ses partitions, en particulier celle de ses quatuors à cordes, mérite qu’on accorde aujourd’hui une oreille plus attentive à ces pages qui constituent un passionnant trait d’union entre classicisme viennois et romantisme français. Théoricien hors pair, Reicha poussa très loin les recherches érudites sur l’art d’un contrepoint visionnaire et d’une harmonie novatrice.

J'ai toujours aimé
passionnément la France,
c'est là où j'ai ma manière
de voir et de sentir. Antoine Reicha, autobiographie

Biographie

Originaire de Prague, Antoine Reicha (ou Antonín Rejcha) fut, outre un compositeur reconnu, l’un des plus importants théoriciens et pédagogues de la première moitié du XIXe siècle. Orphelin de père très tôt, il reçoit sa première formation chez son oncle, le compositeur et violoncelliste Joseph Reicha. Nommé Leiter de l’orchestre de cour de Bonn en 1785, l’oncle emmène son neveu avec lui, lequel obtient une place de flûtiste dans l’orchestre de l’institution, aux côtés du jeune Beethoven, lui-même altiste. Cette période de sa vie s’achève en 1794, avec l’occupation de la ville par l’armée révolutionnaire française. Antoine se rend alors à Hambourg puis à Paris et enfin à Vienne, où il complète sa formation notamment auprès de Salieri. C’est en 1808 qu’il s’installe définitivement en France. Bien que perçu comme un compositeur de musique « allemande », il sera, grâce à sa science du contrepoint, nommé professeur au Conservatoire de Paris en 1818. C’est à cette époque qu’il rédige l’essentiel de ses ouvrages théoriques, dont le Traité de haute composition (1824-1826), animé d’un souci constant d’équilibre et de rationalité, ouvrage dans lequel il témoigne d’une exceptionnelle clairvoyance de l’avenir. Ouvert au progrès, son enseignement influença profondément des artistes tels que Berlioz, Liszt, Gounod et Franck. Naturalisé français en 1829, il reçoit en 1835 l’ultime consécration avec son élection à l’Institut. Aujourd’hui méconnue, son œuvre (dont de nombreuses pièces pour piano et pour vents) oscille entre l’expression d’une légèreté héritée du classicisme et un goût prononcé pour l’expérimentation théorique, à la limite du visionnaire (Quatuor scientifique, fugues pour piano).




Un artiste sans goût
est comme un philosophe
sans raison. Antoine Reicha, autobiographie

Le goût de l’expérience

Reicha revendiqua l’importance de repousser les limites du connu pour parfaire la musique de son temps. Si ses symphonies, concertos et quatuors – du moins pour la plupart – semblent policés par un art viennois porté à son apogée, l’artiste a en revanche mené très loin les recherches harmoniques et rythmiques dans le domaine de la musique de piano, l’instrument-confident de ses caprices artistiques. On ne sait qu’admirer le plus entre l’audace des « mesures composées et irrégulières » ou ses nouvelles théories portant sur la conduite du contrepoint (et de la fugue en particulier). Néanmoins, l’homme ne s’arrête pas au langage, il expérimente aussi le médium sonore. Il excellera en particulier dans l’écriture pour les instruments à vent, maîtrisant parfaitement leurs qualités autant que leurs limites techniques. Son extraordinaire savoir-faire consiste ainsi – imitant en cela ses prédécesseurs Haydn, Mozart et Beethoven – à transformer leurs imperfections en innovations expressives. à Paris, il noue pour ce faire des relations d’amitié avec quelques-uns des meilleurs virtuoses de son époque, pour lesquels il écrit ses quintettes à vent et de la musique de chambre : le flûtiste Joseph Guillou, le hautboïste Gustave Vogt, le corniste Louis-François Dauprat, le clarinettiste Jacques-Jules Bouffil ou encore le bassoniste Antoine-Nicolas Henry. Antoine Reicha a été en fait le véritable créateur, avant Onslow, de ce genre musical qui n’a cessé depuis d’inspirer de nombreux auteurs.

J'avais toujours
un grand penchant
à faire des choses
extraordinaires
en composition. Antoine Reicha, autobiographie

Un théoricien méticuleux

Parmi les nombreux traités de composition laissés par Reicha, il en est un qu’on peut regarder comme son testament : l’Art du compositeur dramatique ou Cours complet de composition vocale, paru en 1833. Pourtant, son premier texte théorique – le Traité de mélodie (1814) –, publié avant son entrée au Conservatoire, fut réédité à onze reprises et traduit dans plusieurs langues, ce qui n’en fait pas un essai de jeunesse anecdotique. Son Traité de haute composition musicale, de 1824, provoquera de nombreuses réactions et polémiques dans le monde musical conservateur et académique, en particulier de la part de Luigi Cherubini (alors directeur du Conservatoire) et du musicographe belge François-Joseph Fétis. Reicha ne s’en formalise pas, n’ayant de cesse d’innover, d’expérimenter, d’agiter les idées. « J’ai toujours été poussé par le désir de composer quelque chose d’extraordinaire… Je n’y parvenais jamais mieux que lorsque je procédais à des combinaisons et exploitais des idées auxquelles mes prédécesseurs n’avaient jamais pensé », écrira-t-il. Cette profusion d’inventions mit certains musiciens mal à l’aise : « Monsieur Reicha a trop tendance à gaspiller ses idées, cette musique témoigne d’un manque de maîtrise de la forme » estima Louis Spohr.

Repères des éditions théoriques

Un passeur de styles

Reicha est le modèle parfait de l’homme de transition n’ayant ni renié le passé, ni ignoré le futur. S’il est un passeur c’est d’abord entre l’art germanique et l’enseignement musical français, rétif aussi bien à l’harmonie de Beethoven qu’au cantabile de Rossini. « L’excellence du style viennois modifie la définition et la perception de la musique », a-t-il déclaré, vouant un culte à Haydn et Mozart dont témoigne une grande partie de sa musique de chambre. Reicha n’est pourtant pas moins estimable comme pédagogue, professeur généreux et confiant dans le génie de ses meilleurs élèves à qui il donne en héritage sa sélection des théories classiques revisitées à l’aune de ses propres recherches. Si l’on écoute bien sa musique d’orchestre, on entendra de loin en loin ce qu’elle inspira à Berlioz, tout épris de liberté et d’individualité qu’il fût. Berlioz, justement, qui écrira au lendemain de la mort de Reicha : « Toujours tranquille dans sa marche, sourd à la voix de la critique, peu sensible à l’éloge, il n’attachait extérieurement de prix qu’aux succès des jeunes artistes dont l’éducation lui était confiée au Conservatoire et auxquels il donnait ses leçons avec tout le soin et toute l’attention imaginables. »
(Journal des débats, 3 juillet 1836)

Le sentiment
est l'unique objet
de la musique. Antoine Reicha, autobiographie

DISQUES